Chapitre 1
Alyna
Le royaume d’Althérya est le plus grand de notre continent, regroupant toutes sortes de personnages. Les humains côtoient les habitants des autres royaumes : sorciers, elfes, dryades, nains… Même s’ils restent toujours en nombre plus important, ils voient ainsi l’utilité de chacun.
Nous, les sorciers, pouvons être utiles pour plusieurs choses : les sortilèges de protection, la défense du royaume et, comme moi, la création de potions. Je suis la plus jeune chercheuse recrutée par la royauté. Enfin, avec mon collègue : Caleb Allister.
Je suis bien dans ce royaume, la diversité y est tellement présente que je ne m’ennuie jamais. Le couple royal nous a chargés de la fourniture de toutes les potions dont Althérya a besoin. Cette sensation est magnifique, celle de se sentir utile et importante. Jamais je ne choisirais un métier différent, je l’aime bien trop.
Je déambule entre les étals du marché. Même si nous avons des fournisseurs officiels, j’adore venir y faire un tour au moins une fois par mois. Découvrir de nouvelles plantes, de nouveaux cristaux ou des ingrédients intrigants. J’arrive rapidement près de Sybil Nightingale, la plus merveilleuse herboriste que je connaisse.
— Alyna, que me vaut ta visite ? me demande-t-elle avec un énorme sourire quand je m’arrête devant elle.
La force de Sybil, c’est qu’elle voyage entre les mondes, nous rapportant des herbes introuvables sur Eldésya. Ce n’est pas donné à tout le monde, beaucoup redoutent ce genre de voyages, de peur de créer des conflits ou des jalousies. Personnellement, je l’envie, même si je n’ai jamais quitté le royaume. Peut-être suis-je juste curieuse.
Mon regard se porte sur une plante toute en longueur, la moitié haute de la tige possédant de petits pétales mauves. Je n’ai jamais vu cette espèce avant et me demande rapidement comment l’utiliser dans mes potions. Je prends une tige et l’approche de mon nez pour sentir son parfum. Je ferme les yeux, essayant de séparer chaque senteur. Délicate et sucrée, je n’arrive pas à définir si l’odeur est plus florale, herbacée ou boisée. Peut-être un impressionnant mélange de tout cela.
— On appelle cela de la lavande, je l’ai trouvée sur Terre.
Je regarde Sybil, dont le regard enjoué la fait rajeunir d’une bonne dizaine d’années, ses yeux noisette pétillant d’excitation. Je lui demande les propriétés de la lavande, même si je lui en prendrais bien juste pour décorer notre salle de potions.
Attentive, je l’écoute me les narrer. Elle sort aussi vite une petite fiche de sous la table et me la tend. Toujours admirative de son travail, j’observe le dessin soigneusement tracé et représentant à la perfection chaque partie de la lavande. Elle y note toutes les propriétés qu’elle connaît.
— Apparemment, ils les utilisent soit en crème à mettre directement sur la peau, soit en les respirant. Je n’ai pas trop bien compris si on peut l’ingurgiter, mais vu qu’ils n’ont pas de brillants potiologues comme toi, me dit-elle avec un clin d’œil.
Je sens le rouge me monter aux joues devant son compliment et lui achète finalement une bonne quarantaine de tiges de lavande, quelques herbes de chez nous et une fleur que je ne connais pas encore et dont elle ignore les propriétés. J’aime découvrir cela moi-même. C’est un petit passe-temps agréable. C’est toujours flatteur d’y arriver seule.
Je la remercie et m’éloigne du marché. Je sens que Caleb va être un peu énervé si je traîne et arrive en retard.
Le chemin jusqu’à notre salle de potions n’est pas très long, il faut juste prendre garde à ne pas se perdre dans les bois bordant la ville. Des sortilèges protègent l’emplacement exact, pour ceux qui ne sont pas autorisés à y accéder, même moi j’arrive à m’égarer de temps à autre. Bon, très certainement, car je regarde la faune et la flore et que je me laisse rapidement distraire. Pourtant, ça vaut le coup quand je trouve un ingrédient mystérieux ou qui pourrait nous être utile. Cependant, mon charmant collègue ne le voit pas toujours d’un bon œil.
Je passe la porte du laboratoire et vais directement ranger mes trouvailles, les classant par propriétés, y ajoutant une petite fiche pour garder une trace de ce que l’on sait sur elles.
Je finis de disposer la lavande au coin d’une table quand j’entends Caleb arriver. Pas besoin de tourner la tête vers la porte, nous sommes les seuls à entrer ici, hormis la royauté de temps à autre, mais leurs venues sont toujours prévues et annoncées suffisamment à l’avance.
L’envie de parler n’est pas très présente aujourd’hui, et à quoi bon avec lui de toute façon ? Il n’est pas du genre à comprendre ce que je ressens et mes positions dans la vie.
Nous nous connaissons depuis l’école et notre relation n’a jamais été très… Hum, comment dire ? Amicale ? Bien entendu, un certain respect de l’autre, vu notre position, s’est instauré. Nous sommes collègues et, même si nous avons appris à nous connaître au fil du temps, nous n’avons jamais défini que notre relation ressemblait de près ou de loin à une amitié. Malgré tous nos points communs et notamment l’art merveilleux des potions.
Et puis, je ne pense pas que mon cher petit ami apprécierait que je me rapproche de lui. Il ne l’a jamais aimé. Quand il a appris que le roi et la reine nous proposaient ce travail, car nous sommes les plus doués de notre génération, il a failli péter une case. Ce qui est assez inhabituel venant de sa part, il est plus du genre à me laisser faire ce que je veux, tant que ça ne lui porte pas préjudice. J’ai presque refusé le poste pour lui. Heureusement que je ne l’ai pas fait finalement, j’adore les opportunités que m’offre ma position, et je ne lui aurais jamais pardonné d’avoir perdu une chance comme celle-ci.
Ce n’est pas avec un autre employeur que j’aurais pu travailler sur une potion de rapidité comme celle que l’on essaie de faire. Si on arrive à notre objectif, elle devrait être puissante et procurer la sensation d’arrêter le temps pendant une bonne heure. Cependant, cette potion serait tellement dangereuse dans les mains de nos ennemis. Nous devrons faire particulièrement attention.
Enfin, si on arrive à la réaliser. Il y a énormément de paramètres, d’étapes et d’ingrédients en grammage très précis à mettre dedans que nous risquons l’erreur à chaque ajout, temps de cuisson, mélange insuffisant ou trop fréquent. Je n’ai jamais réalisé quelque chose d’aussi compliqué de ma vie. J’aime les défis, mais parfois je me dis que celui-ci est peut-être trop grand et que nous n’y arriverons pas.
— Tu as ramené quoi ? Lavande ? C’est quoi ?
Le souffle de Caleb au niveau de ma nuque me fait sursauter et revenir durement à la réalité. Je sens mes joues chauffer, dû à sa proximité, mais lui réponds calmement afin d’éviter tout quiproquo.
— Intéressant, on pourrait tester une potion de régénération avec cela, tu en penses quoi ? dit-il tout en s’éloignant vers un poste de travail vide.
— Peut-être, cependant je ne connais pas assez ce que ça pourrait donner pour l’inclure entièrement. Peut-être réaliser des tests uniques avant de l’inclure dans une recette.
Je parle tout en me retournant vers lui. Il hoche la tête et sort différents contenants en verre utiles à notre expérience.
— Normalement, la potion doit reposer encore jusqu’à demain soir avant que nous ajoutions l’ultime ingrédient. On a le temps de s’occuper un peu.
Il me sourit et je détourne la tête, me focalisant sur une tache du plan de travail. Je suis fatiguée, et mon masque d’indifférence s’effiloche malgré moi. J’aimerais pouvoir lui faire des répliques cinglantes et retourner à mes potions. Effectuer mon travail de mon côté sans m’occuper de lui. J’y arrive bien la plupart du temps.
Je me suis disputée avec Jared avant de partir au travail, et je ne suis pas d’humeur à mettre ma carapace. La solitude me pèse et je culpabilise de ma réaction de ce matin. Est-ce que j’aurais dû réagir autrement au fait qu’il ne soit rentré qu’une fois que j’étais réveillée ? Ça lui arrive de plus en plus souvent. Ce n’est pas à cause du travail, je le sais. Ou peut-être que si finalement, qui sait quelle collègue il a encore emmenée au bar ou dans une chambre de luxe d’un des établissements à côté de la ville voisine ?
Car oui, jamais il ne se permettrait de me tromper où nous habitons, à la vue de tous, au risque de faire courir des rumeurs sur nous. Au moins, il a la décence de penser un tant soit peu à ma réputation ici. Ou bien il essaie juste de ne pas avoir un maximum de personnes contre lui.
Jared et moi sommes ensemble depuis l’académie. À cette époque-là, tout se passait bien, enfin je crois. Cependant, au fil des années, il avait moins envie d’être à mes côtés. Et moi, j’ai toujours mis mon travail en priorité, un peu plus chaque année. Notre couple n’est à présent qu’une façade, deux colocataires dans une maison. Je sais que l’on pourrait mettre fin à cette mascarade, mais à quoi bon ? On a une vie plus ou moins correcte, un chez-nous que l’on apprécie et des vies chargées chacun de notre côté. C’est un peu réconfortant de se dire que l’autre est là au cas où. Et puis, après plus de quinze ans de relation, est-ce vraiment utile de se séparer ?
Je n’ai jamais cru en l’âme sœur. Je me suis toujours dit que l’amour n’était qu’optionnel, un choix de vie. Je me sens heureuse et j’ai un travail merveilleux qui me prend tout mon temps et mon énergie. Je n’ai pas besoin, ni le désir, de m’encombrer d’une relation amoureuse, les prises de tête lors de disputes et tout cela.
Même si j’avoue que le sexe me manque. Je pense que c’est la seule chose qui est regrettable quand une relation finit comme la mienne. Je ne peux pas rentrer et m’envoyer en l’air passionnément avec Jared. Il ne m’excite plus et savoir le nombre de grognasses qui sont passées sur sa queue me fait perdre toute envie de le voir totalement nu. Même si ça n’a jamais été la priorité pour notre couple.
Mais c’est comme tout, juste une envie passagère qui s’en va aussi rapidement qu’elle est venue.
Je passe le reste de la journée à tester des potions, accompagnée de Caleb. On intègre la lavande sous différentes formes, étiquetant soigneusement chaque fiole pour en voir les effets et prendre des notes par la suite.
Ça fait un bien fou de ne pas se concentrer sur la nouvelle potion, de faire quelque chose d’autre tout en réfléchissant au meilleur moyen de le faire. Quelque chose de simple finalement.
La nuit tombe rapidement, l’angoisse grimpe petit à petit en moi. J’ai de plus en plus de mal à rentrer, à vivre la vie en dehors de mon lieu de travail. Ma vie, c’est ce que je fais ici, la préparation des ingrédients, l’achat, le choix, l’élaboration de nouveautés, l’envie d’avancer et de devenir la plus grande chercheuse dans mon domaine. Je n’ai que ça.
Je soupire malgré moi, épuisée par ce rythme où je ne me mets plus en avant.
— Tu t’ennuies tant que ça ?
Je sursaute en entendant la voix de mon collègue, l’ayant quasiment oublié. Nous n’avons pas parlé de la journée, chacun sachant ce qu’il a à faire.
Je l’observe. Il n’a pas bougé, toujours la tête plongée dans un grimoire, à la recherche d’un détail pour une potion, enfin je suppose. Ses cheveux blonds retombent devant ses yeux mi-clos. La lumière qui rentre par la fenêtre se projette sur lui, donnant un petit côté doré à son teint hâlé. La fine cicatrice présente à la droite de son visage se voit légèrement plus et la culpabilité s’installe en moi.
S’il n’avait pas voulu me sauver la vie il y a deux ans, jamais il n’aurait eu cela sur son visage. Je ne saurais dire le nombre de fois où je me suis excusée. Il en rigole maintenant en disant que ça lui donne un petit air de pirate et que ça plaît énormément aux filles. Au moins, il y en a un de nous deux qui s’éclate au lit. J’en serais presque jalouse.
Parfois, je me demande ce que ça pourrait donner de me retrouver blottie contre lui. Est-ce que sa peau est aussi chaude que je le pense ? Est-ce que je ressentirais quelque chose à plonger dans ses yeux bleus ? Il faut vraiment que j’arrête de perdre la tête et d’avoir ce genre de pensées. Il serait peut-être temps que j’aie ma relation « coupe envie » avec Jared, généralement une à deux fois par an. Bien entendu, s’il ramène son cul chez nous au lieu de baiser sa collègue.
Je sais bien que notre relation n’est pas parfaite, mais je ne suis pas dégueulasse à ce point-là ! Enfin, je crois…
Je lève la tête et observe Caleb, ouvrant et fermant la bouche plusieurs fois.
— Tu as fini de jouer au poisson ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Comment est-ce qu’il sait ? Il ne me regarde pas !
— Rien, c’est des bêtises…
Il soupire et se tourne vers moi. Son sourcil se lève, preuve qu’il attend que je lâche le morceau. À force de se côtoyer la plus grande partie de la journée, j’apprends à connaître toutes ses petites mimiques.
— Comment tu me trouves ?
Il semble surpris. Je ne le laisse même pas répondre et lui dis de laisser tomber, que ma question est déplacée. Il me fixe quelques secondes avant de rire de bon cœur. Malgré moi, je souris. J’avoue qu’il est très communicatif niveau émotions.
— Tu es une jolie femme, un peu trop passionnée par les potions. Tu as un caractère de merde, on l’oublie rapidement si on arrive à te faire sourire. Même moi j’arrive à te supporter la plupart du temps, finit-il avec un clin d’œil.
Dans l’ensemble, ça ne me paraît pas trop mal. Je le remercie et me remets au boulot comme si de rien n’était. Je l’entends se lever et n’y fais pas attention plus que ça, en tout cas jusqu’à ce que son souffle se fasse sentir sur la peau de mon cou.
Pourquoi est-ce qu’il faut qu’il s’approche autant de moi en ce moment ? Je le repousse doucement du coude.
— L’espace vital, Caleb.
Il rigole légèrement, mais ne bouge pas pour autant, ce qui me fait soupirer.
— Pourquoi tu demandes ça ? Tu veux enfin quitter l’autre débile ?
Oh, j’ai dit que Jared ne supportait pas Caleb, bien entendu, l’inverse est aussi vrai. Ces deux-là sont royalement incompatibles en amitié. Je suis presque certaine que si on les enfermait ensemble, on en retrouverait un mort. Même si je ne connais pas les raisons derrière tout ça.
— Absolument pas.
— Pourquoi tu demandes ça alors ? insiste-t-il.
Je hausse les épaules et le repousse. Je vais vers la bibliothèque, cherchant mon livre sur les plantes médicinales d’Althérya, espérant lui faire comprendre que la conversation est terminée. C’est mal connaître mon collègue de penser cela, pourtant parfois j’aime bien garder espoir.
Il me suit et répète deux ou trois fois sa question avant que je me retourne pour lui faire face. L’impact contre sa mâchoire se fait presque instantanément, me faisant grimacer.
Aïe.
— Pourquoi t’es aussi près, bordel !
— Quel langage, jeune demoiselle !
Un petit rire m’échappe, je me recule un peu et lui fais mon regard de tueuse. Parfois, ça le dissuade de m’ennuyer, la plupart du temps ça l’encourage. Notre relation a bien évolué depuis l’époque de l’académie. Le fait de travailler ensemble nous a rapprochés malgré nous. On est presque devenus amis. On a appris à connaître l’autre un peu mieux.
— Je voulais juste savoir si c’était moi le problème dans mon couple. Ou juste le temps qui fait son bout de chemin et anéantit toute trace de sentiments.
Il pose ses mains sur mes épaules. Mes iris rencontrent les siens.
— Tu ne t’es jamais dit que le problème c’était lui ?
Je hausse les épaules, les larmes me montant aux yeux sans que je sache pourquoi.
— Alyna, franchement ce mec te mérite pas. Ça fait longtemps que vous êtes ensemble, mais ça n’excuse pas son comportement.
— Peut-être. Je ne suis pas comme toi, Caleb. Moi, je ne crois pas que l’on puisse trouver la personne qui nous est destinée ou une connerie pareille. Un couple, c’est surtout deux personnes qui s’entendent bien et échangent des points communs. L’amour, ce n’est que des conneries, quelque chose qui dure un temps plus ou moins long et qui finira toujours par se faner et totalement disparaître.