Chapitre 3
Alyna
Il détourne le regard, me laissant seule avec mes pensées qui s’entremêlent à une vitesse folle. Pourquoi ? Pourquoi avait-il cette expression ? Parfois, j’aimerais juste que tous ces échanges n’existent pas entre nous, qu’il n’y ait pas de questionnements. Qu’on soit simplement deux collèges qui évitent même de parler.
Plus le temps passe et plus j’ai envie de rester dans mon coin.
Mes yeux se ferment presque tout seuls. Je suis épuisée, mais il est hors de question que je parte d’ici avant d’avoir enfin fini cette satanée potion.
Je ne sais plus depuis combien de temps on travaille dessus. Beaucoup trop, si je veux rester objective. Jamais nous n’avons pris autant de semaines, de mois, pour finaliser un travail. On est des pros, on ne fait pas les choses à moitié. Alors, certes, c’est du jamais vu, cette potion pourrait révolutionner la vie des gardes du royaume. De bien de personnes en fait. Le nombre de choses que nous serions capables de faire grâce au ralentissement du temps… Je n’ose même pas imaginer ce que cela pourrait nous apporter en positif… Ce qui me fait le plus peur, c’est l’utilisation pour de mauvaises raisons. Ce serait irréaliste de penser qu’il n’y en aura pas.
Cependant, moins on y arrive et plus je me sens nulle. Il faut vraiment que j’arrête de me rabaisser à ce point. La fatigue n’aide pas vraiment à positiver. Je suis douée dans ce que je fais, sinon je n’aurais pas ce boulot. Et même s’il me tape sur le système, Caleb aussi est doué. Nous avons échoué des dizaines de fois, mais au moins, nous en avons retiré des leçons. Et ça, ce n’est pas négligeable.
— Alyna, tu as ajouté combien d’écailles de dragon de glace ?
Je relève la tête, observant mon collègue qui retranscrit minutieusement nos derniers ajouts.
— Cinq vu la taille de notre chaudron, toutefois c’est à adapter selon la qualité de l’écaille. Je dirais que si on a une qualité médiocre, il en faudrait dix. Si on a une qualité moyenne ou des écailles abîmées, on peut descendre à huit. Et pour notre merveilleuse qualité, cinq suffisent largement.
— Au moins, tous les professionnels pourront la réaliser grâce à toi.
— Je fais simplement mon boulot, Caleb. Le roi et la reine nous ont demandé une recette qui pourrait être réalisable par n’importe qui. C’est ce que je fais. Tout le monde n’a pas la chance que nous avons de posséder autant d’ingrédients de qualité supérieure.
Je le vois lever les yeux au ciel et me retiens, tant bien que mal, de lui faire une remarque. Il est peut-être doué, cependant il a toujours tendance à penser uniquement à lui. C’était pareil quand on était à l’Académie, il ne faisait jamais partie d’un groupe, comme moi… Toujours à être dans une certaine rivalité. Après tout, on fonctionne ainsi tous les deux. On forme une équipe du tonnerre, ensemble on crée des potions plus puissantes que n’importe qui d’autre, mais impossible de nous mettre dans la même pièce en dehors de notre salle de potions.
Je ne sais pas si c’est courant avec des collègues, je n’ai pas de comparaison et pas d’amis à qui demander si c’est pareil où ils travaillent. Ma vie est d’un triste, j’ai du mal à y croire. On a tendance à penser que je pourrais être sociable, populaire, pourtant je suis plutôt une introvertie qui préfère rester dans son coin, lire des manuels de potions ou des romans. La seule autre personne que je vois tous les jours, et encore, c’est Jared, mon compagnon. Quand il ne décide pas de passer la nuit ailleurs pour le travail ou un rendez-vous particulier accompagné d’une collègue quelconque. Je me doute bien que notre histoire d’amour n’est pas idéale, je ne sais même pas s’il prend ça au sérieux. Parfois, j’ai l’impression de juste être la roue de secours, celle qu’il garde sous le coude, toujours auprès de lui en toutes circonstances. On ne peut pas dire que mon histoire d’amour soit exceptionnelle. Elle ne ferait pâlir d’envie personne.
Quand je regarde l’ensemble de ma vie, à part mon travail, je n’ai pas grand-chose. C’est un peu déprimant comme existence.
Ça doit être pour cela que je deviens folle. Comment expliquer l’effet que me fait mon collègue sinon…
Quand je le vois comme cela, penché au-dessus du grimoire, parfaitement concentré, avec sa mèche de cheveux qui retombe nonchalamment devant ses yeux, je ne peux m’empêcher de le trouver exagérément séduisant. Je me demande s’il me repousserait si je me blottissais dans ses bras.
Vu le regard qu’il m’a lancé plus tôt, je ne pense pas. Peut-être est-ce ça qui me fait peur… Entre avoir des envies et passer à l’action, il y a un grand pas.
Je me mords la lèvre inférieure en pensant à toutes les choses qu’il pourrait me faire, là, sur cette table. Juste en repoussant ce livre qu’il ne quitte pas des yeux. Il soulèverait mon jupon, ferait courir ses mains le long de mes jambes, remontant jusqu’à mes fesses qu’il empoignerait avant de me coller contre son sexe en érection.
Ses lèvres s’attarderaient dans mon cou, mordillant de temps à autre le lobe de mon oreille pour me faire crier. Je lui enlèverais cette maudite chemise de lin qui cache, j’en suis sûre, un corps à se damner. Je suis certaine qu’il a la peau aussi chaude que l’intérieur de mes cuisses actuellement.
Ma respiration se fait plus saccader rien qu’à cette idée. Il faut que je me calme.
Tu es déjà en couple Alyna !
Je secoue la tête, essayant de chasser toutes ses idées. Je dois me remettre au travail, c’est vital.
Je ne peux m’empêcher d’observer la scène en intégralité. Jamais nous n’avions travaillé aussi tard, et je ne sais pas si c’est la fatigue ou l’ambiance, mais tout me semble différent en cet instant. Les grimoires, quelques fioles et ingrédients présents au niveau de la bibliothèque derrière nous ne sont éclairés que par la lumière des bougies et les rayons de la lune. Le scintillement de la potion se reflète sur nous dans un halo violet, amenant un côté intime à sa réalisation.
Je la mélange lentement, jetant de temps à autre un coup d’œil à Caleb. Le reflet du liquide luminescent fait ressortir les cicatrices de son visage.
J’avoue que les souvenirs restent flous dans ma tête quant au jour de l’accident. Quelques bribes me reviennent en mémoire de temps en temps, comme un cauchemar récurrent. Tout ce que je sais, c’est que s’il n’avait pas été là, je ne serais plus de ce monde. Et à cause de moi, il portera ces cicatrices à vie. J’aurais aimé que la magie puisse le guérir entièrement, enlever ses marques de son visage, malheureusement rien n’a fonctionné. Enfin, si, on a pu diminuer les dégâts. Parfois, je me demande s’il m’en veut, s’il aurait préféré partir pour sauver sa peau sans s’occuper de moi. Pourtant, je ne pense pas que ce soit vraiment sa nature de faire cela.
J’ai beau lui trouver énormément de défauts, il a toujours été présent pour m’aider. Ce qui est assez étrange quand on connaît notre rivalité légendaire. Peut-être qu’au fil des années, cela ressemble plus à une amitié, bizarre j’en conviens, mais une amitié quand même.
Parfois, je me demande ce qui aurait pu se passer si nous avions été amis lors de nos études. Est-ce que les choses auraient été différentes ? Est-ce que nous aurions la vie que l’on a en ce moment, nos relations amoureuses ? Je sais que c’est complètement dingue de penser à des choses comme cela. M’imaginer avoir plus avec la personne qui me tape sur le système vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Je divague totalement, la fatigue y est pour beaucoup, j’en suis certaine. Sinon, pourquoi trouverais-je Caleb beau en ce moment ? Encore plus que tout à l’heure. Mon regard descend au niveau de ses lèvres et je ne peux m’empêcher de me demander quel goût elles ont. Est-ce qu’il embrasse bien ? Que pourrais-je ressentir si ces pensées se réalisaient ? Je soupire bruyamment, honteuse de penser cela alors que Jared m’attend à la maison et que notre relation dure depuis presque quinze ans. Ce n’est pas parce que ma relation est compliquée et monotone que je dois fantasmer comme cela sur le corps de rêve de mon collègue de boulot.
Même si ça m’arrive de plus en plus pour l’instant…
Parfois, je me demande si ce n’est pas les effluves de la potion qui joue avec mes pensées.
Je secoue la tête discrètement et tends la main afin de prendre le prochain ingrédient. Il est juste à côté de Caleb…
Nos mains se frôlent, je jurerais qu’il vient de rougir légèrement.
Je n’ai pas le temps de m’extasier plus sur son expression qu’un bruit se fait entendre au niveau de mon chaudron. Je baisse la tête et observe le liquide changer de couleur pour un bleu nuit. D’énormes bulles se forment à sa surface, la fumée s’épaissit de plus en plus jusqu’à l’explosion du chaudron qui s’écroule, répandant son contenu tout autour de lui.
Mes oreilles sifflent, j’ai du mal à respirer et ferme les yeux, souhaitant les protéger. Ma tête tourne. Je me rattrape de justesse à la table, perdant toute notion du temps et de l’espace autour de moi.